Entretien avec Pablo Melicchio

 

Entretien avec Pablo Melicchio
Par Soledad Blanco.

Source

Blog Sol de Echesortu, 1er avril 2017.

 

Pablo Melicchio

Comment as-tu commencé à écrire ?
J’associe mes débuts dans l’écriture à l’angoisse et à la connaissance de soi. Très jeune, je tenais un journal, comme un cahier de réflexions et de retour sur mon quotidien : rencontres réussies ou ratées avec des filles, situations avec des amis et mes parents, positions et questionnements philosophiques de l’époque. Je me souviens que lorsque j’avais 12 ans et que mon grand-père maternel est mort, l’écriture fut ma manière de me libérer de mon angoisse intérieure, de parcourir leur vie et leur mort, pour essayer de comprendre l’incompréhensible, ma propre existence, je suppose. C’est peut-être encore pour moi la fonction de l’écriture : une forme de dialogue avec moi-même, une tentative désespérée de compréhension du vaste univers et de mon petit monde, c’est-à-dire, une recherche constante.

Quels sont tes écrivains préférés ?
Je n’ai pas d’auteur préféré, il y en a plusieurs et je les lis en fonction de mon humeur. Sábato et Borges furent mes premières lectures. J’ai eu le plaisir de rencontrer Sábato à la librairie La Ciudad, d’avoir un dialogue qui, je le comprends aujourd’hui, fut déterminant pour m’encourager à devenir écrivain. Alors, je reviens toujours à Sábato et Borges. J’aime beaucoup Abelardo Castillo, Arlt et Kordon. Des écrivains orientaux, surtout Oé, mais aussi Kawabata, Mishima et Murakami. Coetzee et certains titres de Paul Auster aussi. J’adore Mario Levrero et José Saramago. En poésie, Juarroz et Gelman. Pessoa fait partie de mes préférés. Et en psychanalyse, je reviens toujours à Freud, qui a non seulement révolutionné le champ de la psychologie mais a aussi été un grand lecteur et écrivain.

As-tu participé à un atelier d’écriture pour développer tes capacités littéraires ?
Non, je n’ai jamais assisté à aucun atelier d’écriture. Ce que j’écris est le fruit de ce que j’ai appris à lire.

D’où vient le roman Quini Freud ?
Le roman Quini Freud a deux points de départ. L’un, comme la conséquence d’un patient qui est venu me consulter ; le déploiement de son discours délirant, certes bien systématisé, crédible, à propos de ce monde qu’il fallait sauver parce qu’il était « la proie de l’obscurité », me fit réfléchir, et cela a inspiré l’une des lignes de développement de ce livre et les caractéristiques de l’un des personnages centraux du roman, qui est Ángel Zamudio. Et, d’autre part, des plaisanteries que nous avons faites avec mon père un dimanche, en interprétant les rêves que nous nous racontions avec les numéros de la loterie, pour aller ensuite les jouer. Alors, le personnage principal, le psychologue Salvador Cabulli, développe la théorie secrète du Quinifreud, qui n’est rien d’autre que ce jeu auquel nous jouions avec mon père, mais qu’il prend lui très au sérieux, croyant que ce sera une révolution dans le champ de la psychologie. Tandis que dans d’autres chapitres, Ángel Zamudio, l’étrange patient, retient le psychologue au cabinet de consultation pour tenter de le faire entrer dans la Fraternité de la lumière afin de sauver le monde. Ensuite, tout se reliera, ce qui constitue la conclusion du roman.

Dans le roman QuiniFreud tes deux passions, la psychologie et la littérature, se mélangent. As-tu écrit d’autres textes où tu mêles aussi ces deux passions ?
Oui, tous mes livres comportent quelque chose de vécu, d’expérimenté dans la réalité ou imaginé, et la profession occupe un grand espace dans la vie quotidienne et dans mon histoire personnelle. Letra en la sombra, qui est mon premier roman publié, est le résultat de mon passage en tant que psychologue par des institutions carcérales où je me suis occupé d’adolescents en détention, et il se trouve que j’ai eu à m’occuper de Mariano, un garçon très particulier qui volait des livres pour pouvoir survivre. De lui, et de l’atmosphère vécue dans la prison tandis que je travaillais, je me suis inspiré pour écrire ce roman. Ensuite j’ai publié Crónica de los hombres que buscan un lugar, livre dans lequel je raconte mon expérience lorsque j’assurai un atelier littéraire de réflexion destiné à des hommes de la rue au Parador Retiro. Puis Les voix d’en dessous a vu le jour, roman dans lequel je construis une fiction, inspirée d’une institution dans laquelle j’ai travaillé en tant que psychologue durant plusieurs années, où il y avait des jeunes gens différents. Chiche, qui est le personnage principal, et qui ressemble assez à l’un des jeunes gens qui y était interné, est chargé de la ferme et entre en connexion et dialogue avec quatre disparus enterrés et cachés là depuis l’époque du processus. Tandis que Chiche cherche à ce qu’on le croie, qu’il est vrai qu’il entend les voix d’en dessous occultées sous la ferme, au cours du roman s’articulent les particularités du handicap avec celles des disparus. Suit le livre GPS para orientarnos por el mundo adolescente, où effectivement tout le développement du livre est en lien avec mon expérience de psychologue spécialiste des adolescents. Et, enfin, La mujer pájaro y una modesta eternidad, roman dans lequel, suite à ce que j’ai vécu, écouté et travaillé lors des psychanalyse que je mène et ce par quoi je suis passé en tant que patient, je construis un roman qui parle des crises des étapes de la vie, du passage du temps et de l’amour, mais avec l’ajout d’un personnage « fantastique », mi psychologue mi bouddhiste, qui est la femme oiseau, qui oriente Rafael, le protagoniste central, sur la manière de se comporter avec les deux femmes, elles aussi protagonistes du roman, l’une plus jeune, son élève, et l’autre de dix ans son aînée, qui fut son premier amour et qui revient après dix ans et c’est cet événement qui est à l’origine du conflit du roman. Et à son tour, la femme ailée donne à Rafael des signes au sujet de l’existence d’un autre monde, meilleur, plus spirituel, sans autant de divisions et de souffrances que ce monde si terrestre.

Qu’est-ce qui t’inspire ?
Je m’inspire des événements de la vie quotidienne, des souvenirs, des rêves, de la rêverie. De ce que j’observe. De ce que les gens font et disent. J’écris beaucoup dans les bars, qui sont une grande source d’inspiration, un micro climat idéal, échantillon de ce qu’est l’être humain, aussi bien ce qui se passe à l’intérieur (ce que les gens mangent, disent, font, comment ils gesticulent) que le défilé incessant de la diversité humaine au dehors, dans la rue. Je les observe, leur invente des histoires, me réinvente moi-même. Et le cabinet est aussi un exquis déclencheur de textes, pas de la vie des patients, mais si de quelques phrases, geste, idée ou quelque chose que j’ai dit dans ce contexte ponctuel. Dans la thérapie, on s’immerge tellement dans les profondeurs qu’on peut en revenir avec des trésors uniques.

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui ferait ses premiers pas d’écrivains ?
Ne pas cesser de lire. Beaucoup de cul sur la chaise, disait García Márquez. Ne pas avoir peur. L’important est d’écrire, au-delà des résultats socialement escomptés : publications, reconnaissance, prix, etc… Parce que l’écriture en elle-même guérit, c’est une manière de nous repenser, d’approfondir nos ombres.

Quel est ton prochain projet littéraire ?
Un livre qui s’intitulera El arte nos puede salvar, qui sort simultanément dans notre pays et en France. C’est une version augmentée et corrigée du livre dans lequel je raconte l’expérience, et les effets thérapeutiques, de l’atelier littéraire de réflexion mené avec les hommes de la rue au Parador Retiro. Et j’inclus aussi des chapitres dans lesquels j’aborde certains écrivains qui à travers l’art ont guéri, ont fait leurs deuils ou surmonté leurs souffrances, se sont pensés, comme Lewis, Didion, Oé, Gelman, Isabel Allende, Jacobo Fijman, entre autres. Un livre dans lequel je développe l’idée que l’art est une forme effective de dialogue avec soi-même et par conséquent de compréhension et de guérison de ce qui n’est pas résolu. Que l’écriture et la lecture silencieuse ou à haute voix et partagée et réfléchie, ouvre des chemins inhabituels et est une manière d’élaborer des conflits, de stimuler la mémoire, de nous comprendre et de comprendre les autres et donc de restaurer une subjectivité abimée par la vie même et par cette société qui ne veut pas d’êtres pensants, originaux, et qui ne donne son aval qu’aux copies, aux hommes pareils entre eux, aux consommateurs qui se consomment. La littérature, l’art en général, est révolutionnaire, c’est une manière de voir la vie depuis un autre lieu. De cela et un peu plus traitera mon prochain livre.

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